Les mémoires d'un mouchoir brodé - 7/15

Les mémoires d'un mouchoir brodé
Les mémoires d'un mouchoir brodé
J. Brare. - 1888
"Les mémoires d'un mouchoir brodé" ont été écrits et édités par J. Brare en 1888. La parole y est donnée à un mouchoir de mariage du 19ième siècle. Dans un style délicieusement suranné, du semeur à la dentelière, nous y découvrons la diversité et la complexité d'une filière textile aujourd'hui largement disparue.

Le récit est décomposé en 15 chapitres tels qu'énumérés ci-dessous :
  1. La petite graine.
  2. Le brin d'herbe.
  3. Les mauvaises herbes.
  4. La petite fleur bleue.
  5. Les projets.
  6. Le rouissage.
  7. Curiosités.
  8. La grange.
  9. Le teillage.
  10. La filature.
  11. Le tissage.
  12. La batiste.
  13. Apprêt et coupe.
  14. Broderie.
  15. La dentelle.

7 - Curiosités - Préoccupations - Appréhensions.

Avant que j'eusse ainsi senti disparaître les dernières traces de mes jours d'épreuves, j'avais été bien des fois tournée et retournée sur le pré, afin que de tout mon individu, pas une partie ne fût moins favorisée qu'une autre. Aussi étais-je alors parfaitement séchée, et plus rien qui vint troubler l'heureux calme de mon existence toute passive.

Déjà le souvenir de mes anciens malheurs ne m'appa­raissait plus qu'à travers les ombres fugitives d'un rêve. Cependant je n'étais pas encore parvenue au terme de mes transformations. C'était du moins la pensée qui me préoccupait quelquefois. Mais qu'étais-je alors? Impos­sible de me voir ! Pas une seule petite goutte de rosée qui pût me servir de miroir !

J'étais un jour dévorée du désir de connaitre mon état présent, et ce désir s'augmentait d'autant qu'était plus grande mon impuissance à le réaliser.

Le hasard est un maitre qui souvent nous ménage des surprises ; un grand chien noir et blanc passa rapide­ment devant moi ; il courait avec la vitesse du lévrier.

Un coup de sifflet se fit entendre, et puis aussitôt. j'entendis appeler Coûma.

Le sou de cette voix m'était connu. Je rassemblai mes souvenirs, et ma pensée ne tarda pas à me nommer le beau jeune homme blond qui me paraissait avoir décidé de ma destinée. Je me pris à trembler.

Je me rappelais involontairement que c'était à la suite de la conversation du père et de son fils que je m'étais laissée aller à de si riantes espérances d'avenir; et je me souvenais en même temps des cruelles déceptions qui étaient venues les détruire !

Aussi, je le répète, au son de cette voix, je me pris à trembler. Quelle douceur il y avait cependant dans cette voix ! Rien qui sentit l'habitude du commande­ment. Ce qui n'empêcha pas Coûma, le fugitif, d'obéir aussitôt et de revenir vers celui qui l'appelait.

Celui-ci s'était arrêté devant moi. Ce fut devant moi que Coûma vint, les oreilles baissées et la queue agitée par la joie, rejoindre son maître.

Pendant que celui-ci caressait la tête de l'obéissant animal, je découvris sur le collier de cuir qui entourait le cou du beau Coûma une surface polie et brillante qui reflétait tout le paysage.

Je me vis !...

Quelle ne fut pas ma surprise, mes amis ! Je n'étais plus la jolie tige verte d'autrefois. De verte que je m'étais connue, j'étais devenue blanche; mes fibres, à moitié détachées, semblaient être les cheveux d'un vieillard, et je portais en moi tous les signes de la décrépitude.

Mon désir .était donc satisfait ; je savais maintenant ce que j'étais. Mais par quelles opérations allais-je passer pour devenir un tissu blanc, propre à tant d'usages ?...

Je n'ignorais pas ce qu'il fallait que je devinsse pour faire mon entrée dans le monde ; mais ce que j'avai encore à subir pour en arriver là, nul n'avait pu me le dire, et mes appréhensions revinrent plus vives quejamais, surtout quand je me vis, ainsi que mes com­pagnes, examinée. avec un soin attentif par le maitre du docile Coûma, dont j'étais la propriété.

(...)


Chapitre suivant: La grange ( à venir ).

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